En avril dernier, l’activiste congolais François Kamate, engagé pour le climat et les droits humains, s’est vu décerné le Prix international Alexander Langer 2026 en Italie. Ce prix vise à honorer sa voix et son combat qui mettent en lumière l’interconnexion entre justice climatique, décolonisation économique, coopération transnationale et paix. Il a dédié ce prix à ses collègues et camarades de lutte avec qui il mène ce combat au quotidien pour une transition écologique juste pour la République démocratique du Congo et en particulier l’est de ce pays. Interview.
Habari RDC : Votre engagement cherche à mettre en exergue un lien entre justice climatique, paix et décolonisation économique. Pourquoi tout est lié, selon vous ?
François Kamate : En ce qui me concerne, je constate que ces questions sont intimement liées car les crises que traversent la République Démocratique du Congo ont souvent les mêmes causes : un modèle d’exploitation qui détruit à la fois les êtres humains et la nature. Dans l’est du Congo, les communautés locales et les autres groupes de personnes défavorisées comme les peuples indigènes vivent les conséquences de la guerre, de l’extraction incontrôlée des ressources naturelles et des effets du changement climatique en même temps. En fait, on ne peut pas parler de justice climatique sans parler de justice sociale et économique. Les minerais stratégiques utilisés pour la transition énergétique mondiale proviennent souvent des territoires marqués par les violences, les déplacements et une pauvreté extrême. La décolonisation économique signifierait autrement remettre les communautés au centre des décisions, garantir un partage équitable des ressources et sortir du cycle dans lequel l’Afrique fournit les matières premières pendant que d’autres profitent de la valeur ajoutée. Une paix durable dépend donc aussi de la justice.
Habari RDC : Dans une région marquée par les conflits comme le Nord-Kivu, quels leviers concrets peuvent permettre de transformer l’activisme climatique en véritable outil de consolidation de la paix ?
François Kamate : Dans un contexte de crise et de conflit généralisé, il est impérativement nécessaire que l’activisme climatique réponde aux réalités quotidiennes des populations locales. Quand les jeunes n’ont ni emploi, ni sécurité, ni perspectives réelles, ils deviennent une proie facile des groupes armés et cèdent à toute forme de manipulation politicienne. Je crois à plusieurs leviers concrets : des espaces de dialogue communautaire au tour de la protection des terres, des forets et des ressources naturelles, investir dans l’agriculture régénératrice et les énergies renouvelables pour offrir des alternatives économiques aux jeunes gens, renforcer l’éducation citoyenne et la participation démocratique, protéger les défenseurs des droits humains et de l’environnement, soutenir des initiatives locales de paix portées par les jeunes et les femmes. J’utilise mon activisme comme un langage commun pour rassembler au-delà des divisions ethniques ou politiques. Car il se focalise spécifiquement sur la survie collective.
Habari RDC : À quoi ressemblerait, concrètement, une transition écologique juste pour la RDC si la dette extérieure contre laquelle vous militez était allégée ou annulée ?
François Kamate : En ce jour, une bonne partie des ressources publiques sert au remboursement de la dette alors les besoins sociaux et environnementaux sont immenses. Une annulation ou un allègement très significatif de la dette extérieure permettrait à la RDC d’investir réellement dans son avenir. Cela signifierait concrètement allouer des investissements majeurs dans l’éducation, la santé et les infrastructures vertes, développer des énergies renouvelables accessibles aux communautés rurales, la protection du bassin du Congo avec des bénéfices directs pour les populations locales, soutenir des petits agriculteurs pour faire face aux effets du changement climatique et enfin la création d’emplois verts pour les jeunes gens mais aussi et surtout encourager la transformation locale des minerais stratégiques afin que la valeur ajoutée profite davantage au pays. La transition énergétique ne doit pas être un sacrifice imposé aux populations africaines. Elle doit par contre améliorer les conditions de vie tout en protégeant notre environnement.
Habari RDC : le parc national des Virunga et les ressources stratégiques comme le coltan sont au cœur de tensions locales et globales. Que peut-on retenir ?
François Kamate : fondamentalement, le parc national des Virunga est un symbole à la fois de la richesse écologique exceptionnelle de la RDC et des contradictions de la transition mondiale. Oui, on doit protéger la biodiversité et les écosystèmes mais les communautés riveraines du parc national des Virunga vivent dans une extrême pauvreté en dépit de l’abondance des ressources naturelles autour d’elles. Le coltan, le cobalt et beaucoup d’autres minerais sont devenus essentiels pour les technologies vertes et numériques. Malheureusement, il y a une hypocrisie de la communauté internationale quand elle parle de transition écologique sans regarder les conséquences humaines et sécuritaires des activités extractives dans l’est du Congo. Bref, la transition écologique mondiale est fondée sur l’injustice, la militarisation et l’exploitation des communautés congolaises.
Habari RDC : comment arrivez-vous à mobiliser les jeunes marqués par la guerre ?
François Kamate : l’indignation, la colère et la frustration existent absolument mais elles sont parfois légitimes face aux injustices, aux massacres et à l’abandon. Je crois profondément que la violence détruit davantage nos communautés. Pour moi, la violence est une arme des faibles. À travers mon engagement citoyen et non violent notamment avec la LUCHA, Amani Institute Asbl et d’autres mobilisations climatiques, je me suis lancé le défi de conscientiser les jeunes gens qu’ils peuvent transformer leur douleur en action constructive.
Habari RDC : après cette reconnaissance internationale avec le Prix Alexander Langer 2026, quelles sont vos priorités pour amplifier votre impact à la fois en RDC et sur la scène mondiale ?
François Kamate : Recevoir le prix international Alexander Langer 2026, est avant tout une reconnaissance collective des jeunes, les activistes, et les communautés qui résistent pacifiquement en dépit des difficultés. Après avoir obtenu cette reconnaissance, mes priorités sont aujourd’hui axées sur un plaidoyer international sur les liens entre les conflits armés, l’extraction des minerais et l’exploitation illégale de nos forêts.
