À Uvira, une information publiée sur un téléphone peut rapidement dépasser les limites d’un quartier. Une rumeur, une vidéo sortie de son contexte ou un message accusant un groupe peut être partagé dans plusieurs groupes WhatsApp en quelques minutes. Dans un contexte marqué par des années de tensions et de violences, ces contenus peuvent réveiller la méfiance, alimenter la peur et créer de nouvelles divisions.
Je l’ai constaté à plusieurs reprises : lorsqu’une information touche à l’identité, à la sécurité ou aux appartenances communautaires, elle peut rapidement prendre une ampleur qui dépasse largement son contenu initial. Une publication peut devenir une accusation, une accusation peut devenir une suspicion, et une suspicion peut parfois se transformer en confrontation.
Un exemple qui m’a particulièrement marqué remonte à mars 2025, après la prise de Bukavu par l’AFC/M23. Une rumeur s’était largement répandue à Uvira selon laquelle des habitants de Bukavu, notamment des jeunes appartenant à la communauté bashi, auraient « donné » la ville aux rebelles. Dans ce climat, des jeunes bashi vivant à Uvira ou ayant fui les affrontements de Bukavu ont été exposés à des soupçons. Des témoignages faisaient état de contrôles au cours desquels l’origine ou le lieu de naissance mentionné sur certains documents était utilisé pour interroger ou arrêter des personnes.
Sur les réseaux sociaux, le récit selon lequel « les habitants de Bukavu ont donné leur ville » circulait largement. Pourtant, une ville entière ne peut pas être réduite aux actes supposés de quelques individus. C’est précisément là que la généralisation devient dangereuse : elle transforme une situation complexe en opposition entre des communautés et peut faire payer à des personnes qui n’ont rien à voir avec un événement les conséquences d’une accusation collective.
Je ne prétends pas ici établir la véracité des accusations qui circulaient. Ce qui m’intéresse, c’est surtout de montrer comment, dans un contexte aussi fragile que celui d’Uvira, une information non vérifiée peut rapidement devenir une source de suspicion et de tension. C’est là que notre responsabilité commence.
Quand un « ils » finit par accuser toute une communauté
Dans la ville et le territoire d’Uvira, différentes communautés vivent dans un même environnement. Elles se rencontrent dans les marchés, les écoles, les activités économiques, les quartiers et les espaces publics. Malgré les blessures du passé et les tensions qui persistent, les habitants partagent aussi une même aspiration : vivre en sécurité et construire un avenir meilleur.
Pourtant, il suffit parfois d’une publication sur les réseaux sociaux pour présenter un groupe comme responsable des malheurs d’un autre. Des mots comme « ils », « eux » ou « cette communauté » peuvent transformer l’acte supposé d’un individu en accusation contre tout un groupe. Le problème est que nous ne mesurons pas toujours les conséquences de ce que nous partageons.
Pour moi, la paix serait possible si chacun prenait davantage la responsabilité de ses paroles, de ses publications et de ce qu’il partage. Dans notre contexte, nous avons vu comment une information peut circuler plus vite que sa vérification et comment certaines paroles peuvent renforcer la peur et la méfiance entre des personnes qui, quelques jours auparavant, vivaient, travaillaient ou commerçaient côte à côte.
Lutter pour la paix à Uvira ne signifie donc pas seulement attendre la fin des affrontements armés. Cela signifie aussi empêcher que nos téléphones, nos comptes et nos groupes de discussion deviennent de nouveaux espaces de division.
Avant de partager, trois questions
Avant de publier ou de transférer une information, nous pouvons nous poser trois questions simples : Est-ce vrai ? Est-ce nécessaire ? Est-ce que cela risque de mettre une communauté en danger ou d’attiser la haine ?
Ces trois questions peuvent nous éviter de contribuer à la propagation d’une rumeur ou d’un discours dangereux.
Nous n’avons pas toujours les moyens de vérifier immédiatement tout ce que nous recevons. Mais nous avons toujours la possibilité de ne pas partager immédiatement. Ne pas transférer une information douteuse n’est pas être indifférent. C’est parfois déjà un acte de responsabilité.
Nous pouvons également apprendre à distinguer un fait d’une opinion, une information vérifiée d’une rumeur et un témoignage d’une accusation. Lorsqu’une publication accuse tout un groupe, il faut prendre davantage de recul. Lorsqu’une vidéo provoque immédiatement la colère ou la peur, il faut se demander pourquoi elle nous pousse à réagir avant même de réfléchir.
À Uvira, nous pouvons choisir d’utiliser nos téléphones autrement. Au lieu de partager uniquement les contenus qui opposent les habitants, nous pouvons aussi raconter les histoires de solidarité, de coexistence et de collaboration qui existent chaque jour dans nos quartiers.
La paix ne doit pas seulement être un mot prononcé lors des cérémonies. Elle doit se voir dans nos comportements, dans nos conversations et jusque dans nos téléphones.
Et si, avant de partager un message qui peut diviser Uvira, nous choisissions de partager celui qui peut la rapprocher ?
