Je suis de Goma. Je suis née et j’ai grandi dans cette ville. J’y ai étudié à l’Université de Goma, j’y ai construit ma vie, je me suis mariée et j’y élève mes deux petites filles. Goma, ce n’est pas seulement une ville pour moi : c’est chez moi.
Mais depuis des années, vivre à Goma signifie aussi apprendre à vivre avec l’incertitude. Avant même l’entrée du M23 dans la ville en janvier 2025, nous dormions parfois avec cette peur au ventre, sans savoir ce que le lendemain nous réservait.
Le 25 janvier 2025, face à la situation qui devenait de plus en plus inquiétante, j’ai pris une décision difficile : partir avec mes enfants vers Bukavu, en laissant mon mari à Goma. Je ne savais pas combien de temps nous allions être séparés, ni quand nous pourrions nous retrouver.
Le lendemain, le 26 janvier, la situation s’est encore aggravée autour de Goma. Les combats et l’avancée du M23 ont provoqué la fuite de nombreux habitants. Le 27 janvier, le M23 a pris le contrôle de la ville. À ce moment-là, la peur n’était plus une simple inquiétude : elle faisait partie de notre quotidien.
Mais l’incertitude ne s’est pas arrêtée à Bukavu. Face à la situation sécuritaire, aux rumeurs sur l’avancée du M23 vers Bukavu et aux difficultés de la vie sur place, j’ai finalement quitté Bukavu pour Bujumbura, au Burundi, avec mes enfants. Nous y sommes restés pendant cette période d’incertitude, en attendant de voir comment la situation allait évoluer.
La vie était également difficile au Burundi. Nous avons donc dû attendre que la situation à Goma s’apaise un peu avant d’envisager notre retour. Ce déplacement, de Goma à Bukavu, puis de Bukavu à Bujumbura, avant de pouvoir rentrer, m’a fait comprendre une chose : la guerre ne nous enlève pas seulement notre sécurité. Elle nous enlève aussi nos repères, nos projets et la certitude de savoir où nous serons demain.
Et nous n’avons pas tous eu la possibilité de partir.
La guerre nous a aussi pris des proches. Dans ma propre famille, nous avons perdu des personnes. Derrière les chiffres sur les déplacements et les victimes, il y a des familles qui pleurent, des enfants qui grandissent sans un parent, des personnes qui attendent encore des nouvelles d’un proche.
J’ai également vu les conséquences économiques de cette guerre dans ma propre famille. Ma mère avait un commerce. Comme beaucoup d’autres commerçants, elle a vu le fruit de plusieurs années de travail disparaître lorsque des magasins ont été pillés. Ce qui avait été construit petit à petit pouvait disparaître en quelques heures.
La guerre a aussi touché notre capacité à simplement vivre et travailler. Après la prise de Goma, les banques ont été fermées et l’accès à l’argent est devenu très difficile pour de nombreux habitants. Des personnes ne pouvaient plus accéder normalement à leurs comptes, payer certaines dépenses ou faire fonctionner leurs activités.
L’aéroport de Goma est lui aussi resté fermé et les déplacements fortement perturbés, compliquant davantage les échanges avec l’extérieur et l’acheminement de l’aide humanitaire.
Alors, quand on parle de paix, de quoi parle-t-on réellement ?
La paix, ce n’est pas seulement l’absence de coups de feu.
C’est pouvoir se réveiller le matin sans se demander si l’on devra fuir dans la journée. C’est pouvoir envoyer ses enfants à l’école, travailler, accéder à son argent, voyager, faire du commerce et rentrer chez soi sans avoir peur.
La paix, c’est aussi pouvoir rester avec sa famille. C’est pouvoir faire des projets sans penser constamment à la possibilité de tout perdre. C’est retrouver une vie où l’on ne se contente plus de survivre, mais où l’on peut réellement vivre.
Et si la paix commençait par les personnes ?
Par la sécurité de chaque famille. Par la possibilité pour chaque enfant de grandir sans connaître la guerre comme une réalité normale. Par la possibilité pour les jeunes de travailler et de construire leur avenir ici, plutôt que de chercher constamment un endroit où se sentir en sécurité.
Je ne parle pas de la paix comme d’une idée lointaine ou abstraite. Je parle d’une paix que je souhaite pour ma ville, pour ma famille et pour toutes les familles qui ont connu la peur, la séparation, la perte et le déplacement.
J’ai déjà vécu les conséquences de la guerre en 2012. Mais ce que j’ai vécu en 2025 m’a semblé encore plus difficile. Et aujourd’hui, quand je pense à la paix, je pense simplement à cette possibilité : pouvoir rester chez soi, être avec les siens et regarder demain avec confiance.
Alors, et si la paix nous permettait enfin de vivre, et pas seulement de survivre ?
