Ce 27 août, nous célébrons la Journée mondiale des lacs. En République démocratique du Congo, difficile de laisser passer cette journée sans regarder du côté de nos propres lacs. Kivu, Tanganyika, Albert, Édouard… Nous avons de quoi être fiers… Mais aussi de quoi nous interroger.
Comment expliquer qu’un pays disposant d’un tel potentiel halieutique continue à importer massivement du poisson ? Et comment comprendre que, sur le lac Édouard, des communautés historiquement tournées vers la pêche voient le poisson se raréfier, pendant que leurs pêcheurs sont régulièrement arrêtés de l’autre côté de la frontière ?
À Vitshumbi, même manger le poisson devient difficile
Vitshumbi, dans le territoire de Rutshuru, est l’une des anciennes pêcheries du lac Édouard. Avec Kamandi et Kyavinyonge, elle fait partie de ces communautés dont l’histoire et l’économie sont intimement liées au lac.
Pourtant, le poisson s’y fait de plus en plus rare.
En juin 2025, la Fédération des comités des pêcheurs individuels du lac Édouard alertait sur une forte diminution des ressources halieutiques. Selon elle, une pirogue qui pouvait rapporter autour d’un millier de poissons quelques mois auparavant peinait désormais à en capturer une vingtaine. La fédération mettait notamment en cause la destruction des zones de frayère, la pêche clandestine et les conséquences de la guerre.
Une enquête de Mongabay réalisée dans les communautés riveraines montre les conséquences jusque dans les assiettes. À Vitshumbi, un tilapia qui coûtait autrefois environ 1 500 francs congolais pouvait atteindre 6 000 à 7 000 francs. Des familles se tournent alors vers les ndagala provenant d’autres agglomérations.
C’est un paradoxe difficile à ignorer : vivre au bord d’un lac poissonneux ne garantit plus de pouvoir manger son poisson.
Des pêcheurs congolais régulièrement arrêtés
À cette raréfaction s’ajoute un autre problème ancien : les arrestations de pêcheurs congolais par la marine ougandaise.
En juillet 2021, par exemple, 27 pêcheurs de Vitshumbi avaient été arrêtés et 9 pirogues saisies. Bien avant, en 2019, des pêcheurs congolais avaient été arrêtés sur le lac. Cette arrestation venait s’ajouter, selon le président des pêcheurs de Vitshumbi interrogé à l’époque, à d’autres intervenues depuis juillet 2018. Et le problème n’a pas disparu.
Les motifs avancés reviennent régulièrement : franchissement des limites lacustres, pêche illicite et engins prohibés, etc.
Et pendant ce temps, nous importons du poisson
Voilà l’autre paradoxe.
Pendant que le poisson se raréfie dans certaines de nos pêcheries, la RDC dépend largement de l’extérieur pour satisfaire sa consommation.
Les données commerciales internationales donnent une idée de l’ampleur du phénomène. Pour la seule catégorie des « autres poissons congelés », la RDC a importé en 2023 plus de 180 000 tonnes de poisson, pour une valeur déclarée d’environ 107,6 millions de dollars. La Mauritanie et la Namibie en étaient les principaux fournisseurs.
Et ce chiffre ne couvre pas toutes les catégories de poisson importé. La même base enregistre séparément, par exemple, plus de 7 500 tonnes d’autres poissons frais ou réfrigérés importées en 2023
Nos lacs ne doivent pas seulement être célébrés
La Journée mondiale des lacs ne devrait pas se résumer aux belles photographies de nos paysages ou aux discours sur l’immensité des ressources naturelles congolaises. Elle devrait aussi nous obliger à regarder ce qui ne fonctionne pas.
Face à la raréfaction du poisson, la solution n’est évidemment pas de pêcher davantage. Il faut mieux gérer ce que nous avons : protéger les zones de reproduction, lutter contre la pêche illicite, clarifier les conditions d’exploitation des eaux frontalières et développer l’aquaculture, tout en associant les communautés riveraines à cette gestion.
Car derrière les statistiques, il y a des pêcheurs, des vendeuses de poissons et des milliers de ménages qui vivent du lac.
Alors, en cette Journée mondiale des lacs, une question mérite d’être posée : à quoi sert d’avoir de grands lacs si les populations qui vivent sur leurs rives ne peuvent plus vivre convenablement de leurs ressources ?
Célébrer nos lacs, c’est bien. Faire en sorte qu’ils continuent à nourrir durablement les Congolais, c’est mieux.
