Dans mon travail quotidien avec l’organisation chrétienne God is Light, nous menons un programme intitulé « Initiative de lutte contre les messages de haine ». Dans la commune de Karisimbi et le territoire de Nyiragongo, des jeunes qui participent à cette initiative sont aujourd’hui des acteurs de paix.
À travers des actions de proximité, ces jeunes formés comme « Ambassadeurs de la paix » s’engagent pour désamorcer les tensions et déconstruire les discours de haine qui divisent nos communautés. Malgré le manque de ressources logistiques et financières, l’initiative encourage le vivre-ensemble dans une période où notre région continue de traverser une crise profonde.
Cette expérience m’amène à me poser une question : et si nous cherchions parfois la paix trop loin alors que des communautés essaient déjà de la construire à leur niveau ?
La paix commence aussi à la base
En République démocratique du Congo (RDC), la quête de la paix semble perpétuellement prisonnière des abstractions. On assiste régulièrement à l’émergence de théories promettant une « paix définitive », censée s’imposer du jour au lendemain, tel un miracle au petit matin.
Pourtant, ce que j’observe à travers cette initiative me montre que la recherche de la paix ne peut pas être réduite à une équation purement étatique. Les décisions politiques et sécuritaires sont indispensables, mais les populations qui vivent quotidiennement les conséquences des conflits ont également quelque chose à dire et à faire.
Les jeunes que nous accompagnons dans la commune de Karisimbi en ville de Goma et Nyiragongo ne disposent certainement pas des moyens de mettre fin à la guerre dans l’Est de la RDC. Mais, à leur niveau, ils peuvent agir sur les relations entre les personnes, les messages de haine, les tensions et le vivre-ensemble.
C’est à partir de cette expérience que je défends cette conviction :
« La paix doit cesser d’être un concept théorique déconnecté de la vérité, de ce que nous traversons. Elle doit venir de l’expression directe des aspirations de la jeunesse et des populations locales. »
Écouter la jeunesse ne signifie donc pas seulement l’inviter dans une salle pour recueillir son avis. C’est aussi reconnaître les initiatives qu’elle porte déjà et lui permettre de participer effectivement à la recherche des solutions.
Une idée qui n’est pourtant pas nouvelle
La nécessité de dépasser le cadre strictement étatique n’est d’ailleurs pas une idée nouvelle. Le 11 juillet 2000 à Lomé, au Togo, les chefs d’État et de gouvernement réunis lors de la 36ᵉ session ordinaire de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) adoptaient l’Acte constitutif de l’Union africaine (UA), entré en vigueur le 26 mai 2001.
Dans ce document fondateur, les dirigeants africains reconnaissent notamment que le fléau des conflits constitue un obstacle majeur au développement du continent. L’Acte inscrit également parmi les objectifs de l’Union la promotion de la participation populaire et du partenariat avec la société civile.
Plus de deux décennies après, cette participation effective des populations reste pourtant un défi sur le terrain congolais.
C’est pourquoi l’État congolais devrait davantage écouter ce que les communautés locales et la jeunesse expriment directement au sujet de la situation qu’elles vivent. La société civile, les organisations de jeunes et les mouvements de femmes ne devraient pas être associés uniquement à travers des consultations formelles. Ils peuvent aussi contribuer à la définition, à la mise en œuvre et au suivi des initiatives de paix.
Et si cette paix devenait réelle ?
Si cette paix dont nous parlons devenait réelle, la vie quotidienne des habitants de l’Est s’en trouverait concrètement transformée.
Les marchés et les axes routiers pourraient fonctionner en sécurité. Les agriculteurs pourraient accéder à leurs champs sans craindre les violences. Les jeunes auraient davantage d’opportunités pour construire leur avenir et seraient moins exposés aux discours qui exploitent leurs frustrations. Les familles déplacées pourraient enfin regagner dignement leurs foyers.
Mais cette paix ne commencera peut-être pas uniquement le jour où une nouvelle théorie ou une nouvelle solution sera annoncée.
À Karisimbi et à Nyiragongo, des jeunes essaient déjà, avec les moyens dont ils disposent, de lutter contre les messages de haine et de rapprocher les communautés. Leur action ne résout pas à elle seule la crise sécuritaire de l’Est de la RDC. Mais elle rappelle quelque chose d’essentiel : les populations ne sont pas seulement bénéficiaires de la paix. Elles peuvent aussi en être actrices.
Et si on arrêtait alors de prendre la paix pour une théorie inédite et qu’on commençait par regarder ce que les communautés font déjà pour la construire ?
Alexandre NASEKWA BORAUZIMA (Boursier du Habari RDC Peace Fellowship 2026)
