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Et si la paix commençait au marché de Birere ?

Un matin de janvier 2026, au marché de Birere à Goma, j’ai vu une commerçante que j’appellerai A., pour protéger son identité. Comme moi, A. vit du petit commerce. Ce matin-là, des jeunes sont venus lui dire : « Rentre chez toi, on ne veut plus de Rwandais ici. » Elle a pleuré. Elle a laissé ses tomates et elle est partie. Moi, je suis restée là, sans rien dire.

J’avais peur. Et j’ai eu honte de mon silence.

Cette scène, je l’ai réellement vécue à Birere. Et depuis janvier, j’ai vu d’autres situations où la méfiance et les préjugés liés à l’origine réelle ou supposée des personnes viennent abîmer des relations entre des gens qui, pourtant, partagent le même espace et les mêmes réalités quotidiennes.

Ce n’est pas seulement la guerre avec des armes qui fait mal. C’est aussi cette méfiance qui grandit entre nous. À Goma, les discours de haine et les rumeurs qui circulent sur WhatsApp ou TikTok peuvent encore renforcer cette méfiance. Un audio mal traduit, une rumeur qui dit « ils viennent nous envahir », et des femmes qui faisaient du commerce ensemble depuis des années peuvent commencer à se regarder comme des ennemies.

On manipule notre peur pour nous diviser. Et nous, les jeunes et les femmes du marché transfrontalier, nous en payons le prix : moins de commerce, moins de confiance et moins de pain à la maison.

Ce que j’ai compris ce jour-là, c’est que la haine n’est pas congolaise ou rwandaise. Elle se nourrit aussi de notre silence.

Et si la paix devenait réelle à Birere ?

Pour moi, la paix serait possible si A. pouvait revenir vendre ses tomates sans avoir peur. Si nos enfants pouvaient jouer ensemble après l’école sans qu’on leur dise : « Ne joue pas avec l’enfant de l’autre côté. » Si, au lieu de partager des audios de haine, on partageait les prix du marché, les alertes de sécurité et les opportunités de formation.

Pour moi, la paix, ce n’est pas seulement une grande signature à Doha ou à Washington.

La paix, ce serait concrètement que A. et moi puissions continuer à vendre nos tomates parce que la frontière est calme. Ce serait voir des femmes de Goma et de Rubavu épargner ensemble et financer des activités communes, comme la production de briquettes écologiques, au lieu de dépenser leur argent pour fuir. Ce serait, le soir, écouter à la radio une femme de Goma et une femme de Rubavu raconter comment elles ont résolu un conflit au marché.

Le commerce transfrontalier légal fait vivre de nombreuses familles et constitue, pour beaucoup de femmes, une source essentielle de revenus.

La paix, si elle devenait réelle, changerait mon ventre et ma poche. Mon ventre, parce que je n’aurais plus peur chaque fois que mon mari traverse. Ma poche, parce qu’un commerce transfrontalier apaisé permettrait à nos activités de continuer.

Alors, que devons-nous faire ? Je ne veux plus seulement constater.

Aux jeunes de Goma et de Rubavu : avant de partager un audio qui insulte l’autre, vérifiez. Refusons de devenir des relais de la haine.

Aux médias et aux radios communautaires : donnez aussi le micro aux femmes du marché, pas seulement à ceux qui parlent de la guerre. Une minute de parole d’une femme du marché peut parfois nous apprendre davantage sur la paix que de longs discours.

Et à nous, les femmes : ne restons pas prisonnières du silence. Créons des espaces de dialogue entre femmes de Goma et de Rubavu, à Birere et autour de la petite barrière, où nous pouvons nous parler, nous écouter et continuer à construire ensemble.

Je veux retourner au marché et reprendre contact avec A. Je veux pouvoir lui dire : « Reviens. Et si la paix commençait par nous deux qui vendons nos tomates côte à côte ? »

Et si la paix n’était pas un rêve lointain, mais le courage de deux femmes qui refusent de se haïr au marché ?

 

Noëlla Kaseke

Boursière Habari Peace Fellowship

 

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