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Heal Africa : l’hôpital qui répare les femmes, les hommes et les enfants

Le premier prix Nobel offert à un Congolais est une fierté nationale et aussi une lumière jetée sur des réels problèmes de santé dans l’est du pays. Une occasion de braquer nos projecteurs sur les efforts d’un hôpital dénommé Heal Africa, créé dans la ville de Goma, au Nord-Kivu. Depuis 18 ans, cet hôpital répare des femmes, des hommes, des enfants et même des foyers.

Heal Africa prend en charge gratuitement la réparation des fistules uro-génitales et génito-digestives basses, la réparation des prolapsus génitaux (descentes d’organes) et la prévention post-exposition en cas de viol. Chez l’enfant, l’hôpital répare gratuitement les malformations de type « bec de lièvre », prend en charge les pieds-bots, l’infection au VIH et la malnutrition.

Nous nous sommes concentrés sur une prise en charge des fistules dont souffrent les femmes. Une interview avec docteur Justin Paluku, gynécologue – obstétricien et chirurgien des fistules à Heal Africa. Cette interview révèle que le viol n’est pas du tout parmi les principales causes de fistules en RDC. Les conséquences de fistules sont dévalorisantes pour les femmes, d’où la nécessité d’en parler.

Habari RDC : depuis quand Heal Africa prend en charge les femmes souffrant des fistules et quelles étaient les motivations pour cela ?

Justin Paluku : C’est depuis 2003, juste après l’éruption du volcan Nyiragongo, que Heal Africa, alors Docs (Doctors on Call for Service), s’est lancé dans la réparation des fistules. La motivation était simple : nous avions constaté une montée du nombre des femmes qui consultaient pour une plainte particulière, notamment la perte incontrôlée des urines ou des selles, ou les deux à la fois. C’était surprenant de voir que ce genre des cas se présentaient en nombre élevé alors que cela n’avait pas été le cas auparavant. Heal Africa (DOCS) soignait gratuitement toute personne vulnérable qui se présentait à l’hôpital.

Ces femmes avec fistules étaient délaissées. Ne pouvant pas supporter les odeurs ou les autres conséquences des fistules, leurs maris les quittaient parfois. Cela les rendait vulnérables et l’hôpital leur permettait donc de recevoir les soins gratuitement. Quand ce travail se faisait, nous en parlions à nos partenaires et ne cessions d’alerter sur la particularité des cas de femmes avec fistules. La prise en charge reste gratuite jusqu’à ce jour plus de 15 ans après.

D’où venaient ces femmes pour être prises en charge ?

Certaines femmes venaient d’elles-mêmes ou avec l’aide de leurs familles. Mais très souvent, ces malades étaient aidées par nos sensibilisatrices communautaires regroupées dans des noyaux Wamama Simameni (Wasi) en français : « femmes levez-vous. » Ce sont ces groupes de femmes soignées et guéries des fistules, femmes accompagnées par Heal Africa pendant leurs grossesses et accouchements, ou ayant bénéficié de différents projets de Heal Africa dans tous les villages où notre hôpital a eu à intervenir.

Jusqu’à ce jour, ces groupes Wasi existent et jouent un très grand rôle dans l’orientation et l’accompagnement des patientes. Il faut aussi noter que les hôpitaux et centres de santé partenaires ont également joué un grand rôle dans le référencement des malades. Jusqu’à ce jour, nous collaborons avec à peu près 90 formations médicales qui nous référent des patientes.

Quelle est la principale cause des fistules ?

La principale cause de fistule en RDC a toujours été l’accouchement mal fait (fistule obstétricale). La seconde cause de fistule en RDC est une chirurgie mal conduite ou mal faite (fistule iatrogène). Le viol est retenu parmi les autres causes, ensemble avec les cancers gynécologiques. Mais le viol n’a jamais été la cause principale de la fistule en RDC.

En fait, l’acte sexuel en soi ne peut mener à une fistule que dans peu de cas, sinon vous vous imaginez bien que plusieurs femmes mariées en souffriraient. Par contre dans le cas où de jeunes filles ou de petites fillettes sont violées, il s’ensuit le plus souvent des déchirures du périnée, faisant ainsi communiquer le vagin et l’anus. Cela se voit également dans des circonstances où un corps étranger est introduit dans la partie intime d’une femme. Ces deux derniers cas, quoi que rares, existent malheureusement dans nos milieux et mènent aux fistules (fistule traumatique).

Quels sont les endroits où se rendent vos équipes, et quelles opérations y mènent-elles ?

Heal Africa fait des réparations de fistules à Goma, en dehors de Goma et dans d’autres provinces. Les provinces couvertes sont : Nord-Kivu, Sud-Kivu, Maniema, Tanganyika, Sankuru, Bas-Uélé, Haut-Uélé, Nord-Ubangi, Équateur et Ituri. Les malades proviennent aussi d’autres provinces voisines de celles que je viens de citer.

En 2016, Heal Africa a soigné 363 femmes, tandis qu’en 2017, ce sont pratiquement 400 femmes avec fistules qui ont été réparées. Toutes les réparations sont gratuites et ce sont nos partenaires qui supportent le coût (transport et séjour de l’équipe médicale, achat de médicaments par exemple). Parmi nos partenaires, il y a la Fistula Foundation, EngenderHealth et la Banque mondiale à travers le Fonds social de la RDC.

Quels sont les défis auxquels fait face Heal Africa, et quelles sont les perspectives d’avenir ?

Il y en a un bon nombre dont principalement :

  1. La dépendance au financement extérieur par les partenaires pour faire les réparations ;
  2. L’insécurité dans plusieurs endroits où sont des cas qui nécessitent notre intervention ;
  3. Le manque criant d’infrastructures routières pour atteindre les endroits où il y a des besoins d’intervention, ce qui rend difficile le déplacement de certaines patientes pour arriver à l’hôpital où les interventions ont lieu.

Un autre défi de taille ce sont  les multiples tracasseries des services étatiques.

A l’avenir, Heal Africa voudrait concentrer l’essentiel de ses interventions dans la prévention des fistules en investissant plus dans les projets de maternités à moindre risque (MMR). Nous allons aussi continuer à investir dans la formation du personnel médical pour avoir des médecins et des infirmiers capables de bien soigner les malades, surtout dans les hôpitaux ruraux.

Ensuite, comme troisième perspective d’avenir, Heal Africa compte investir dans le dépistage et la prise en charge précoce des cancers gynécologiques dans l’est de la RDC.

 


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