Les lumières s’éteignent. Quelques secondes de silence. Puis la panique.
Sur la scène de l’Espace Francophone, ce dimanche 30 août à Goma, des femmes angoissées cherchent à fuir. Les cris se mêlent aux gestes de désespoir. Deux hommes armés surgissent. Une jeune fille est violée, puis mutilée.
Dans la salle, le public ne regarde plus simplement une pièce de théâtre. Il est placé face à une réalité que l’Est de la République démocratique du Congo connaît trop bien.
C’est le pari de « Pardonne-moi mon père », une pièce écrite par Hubert Mwamba, mise en scène par Christophe Hamisi et interprétée par une dizaine de comédiens et comédiennes du Groupe d’Actions Assemblées pour la Résilience Juvénile (GAARJ).
Le spectacle emprunte à la tradition catholique de la confession son dispositif le plus intime. Une personne entre, raconte ses fautes, ses blessures ou ses tourments devant un prêtre et cherche, sinon l’absolution, au moins une forme de soulagement.
Mais ici, qui doit demander pardon ?
Quand les victimes viennent se confesser
Les personnages qui se succèdent sur scène ne sont pas seulement des coupables. Ils sont surtout des victimes, des témoins et parfois des survivants contraints de porter des souvenirs trop lourds.
Une femme raconte avoir été violée et mutilée sous les yeux de ses enfants. Une autre, tombée enceinte après un viol, fait face au rejet de sa propre famille.
Puis vient cette réplique : « Ils m’ont demandé de tuer mon petit frère en le pilant. »
Difficile de l’entendre sans se demander ce qu’il reste de l’enfance lorsqu’une guerre oblige un enfant à devenir bourreau.
Un autre personnage remet en question l’existence de Dieu. Il dit avoir perdu sa dignité, mais aussi sa foi. Sa confession devient alors une question adressée à toute la société : combien de souffrances faut-il encore avant que les armes se taisent ?
Le spectacle évoque également la figure du docteur Denis Mukwege à travers un médecin confronté aux violences commises dans son hôpital. Ailleurs, un père raconte avoir tué son propre fils pour abréger ses souffrances après l’explosion de leur maison.
Ce sont des histoires difficiles. Et la mise en scène ne cherche pas à les rendre confortables.
Elle oblige le spectateur à regarder les violences sexuelles, les enfants pris dans les conflits, les familles détruites, les traumatismes et la culpabilité des survivants. Mais elle pose aussi une autre question : que fait-on de la mémoire lorsque les crimes restent impunis ?
À la fin, les personnages se retrouvent. Leurs voix convergent vers un même appel : responsabilité, dignité, mémoire, deuil collectif et lutte contre l’impunité.
Puis apparaît un tableau portant des photographies et l’inscription « Rapport Mapping ».
Le symbole est puissant : les rapports documentent. Le théâtre fait ressentir. Entre les deux, il y a la mémoire.
À Goma, « Pardonne-moi mon père » rappelle ainsi que l’art peut être bien plus qu’un divertissement. Il peut devenir un espace où une société meurtrie ose regarder ses blessures et interroger ses silences.
Et peut-être que la véritable confession n’est finalement pas celle des personnages devant le prêtre.
C’est celle d’une société entière devant son histoire.
