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À Kitshanga, j’ai compris qu’apprendre à utiliser son téléphone pouvait aussi être une question de paix

« Pourquoi n’y a-t-il pas de centres de formation sur les téléphones et les réseaux sociaux ? » Cette question, posée par une participante lors d’une consultation communautaire à Kitshanga, m’a particulièrement interpellée. Elle semblait simple, presque ordinaire. Pourtant, elle résumait une réalité que nous avons trop souvent tendance à négliger : pour beaucoup de femmes et de filles, accéder au numérique ne signifie pas nécessairement savoir l’utiliser, encore moins pouvoir s’y protéger.

C’est dans le cadre de l’extension en milieu rural de l’Académie des Jeunes Leaders Digitaux Communautaires (AJLD-C), portée par Kongo Mwinda ASBL en collaboration avec Recherche sans frontières (RSF), que nous sommes allées à la rencontre des communautés de Kitshanga. Cette mission faisait notamment suite à une alerte concernant les violences facilitées par les technologies numériques à l’encontre des femmes et des filles : chantage, menaces, diffusion non consentie de contenus intimes, arnaques et désinformation.

Nous voulions comprendre ce qui se passait sur le terrain. Mais les échanges nous ont conduites bien au-delà de la seule question des violences en ligne.

Lors de la consultation, qui a réuni 26 femmes et quatre garçons, plusieurs participantes ont expliqué leurs difficultés à créer un compte, à récupérer un mot de passe oublié, à sécuriser leur téléphone ou à reconnaître les faux profils et les annonces frauduleuses. Certaines connaissaient les réseaux sociaux sans maîtriser les paramètres qui leur permettraient de mieux protéger leur vie privée.

Ce que cette rencontre m’a fait comprendre, c’est que la vulnérabilité numérique ne commence pas toujours par une agression. Elle peut commencer par un manque d’accès à l’information, une fonctionnalité que l’on ne sait pas utiliser ou une dépendance à quelqu’un d’autre pour accomplir une opération aussi élémentaire que sécuriser son compte.

Et lorsque cette vulnérabilité concerne les femmes, elle peut renforcer des rapports de pouvoir déjà présents dans leur environnement. Une image diffusée sans consentement peut devenir un instrument d’humiliation. Une menace peut pousser une jeune femme à renoncer à s’exprimer. La peur d’être exposée peut progressivement limiter sa participation à la vie publique et communautaire.

Pour moi, la paix serait aussi possible si chaque femme pouvait accéder au numérique sans avoir à choisir entre sa présence en ligne et sa sécurité.

Cela suppose de changer notre manière d’aborder la protection numérique. Nous ne pouvons pas simplement demander aux femmes de faire attention, de bloquer les personnes malveillantes ou de ne pas publier certaines photos. Une telle approche ferait peser sur elles seules la responsabilité des violences qu’elles subissent.

Il faut plutôt construire des environnements numériques et communautaires où leurs droits sont respectés, où les victimes ne sont pas culpabilisées et où elles savent vers qui se tourner lorsqu’elles sont confrontées à une menace.

À Kitshanga, un signe encourageant est apparu : alors que nous envisagions initialement de mobiliser dix volontaires, 23 personnes ont manifesté leur intérêt. Seize femmes et jeunes femmes ont ensuite pris part à une rencontre de suivi. Cette mobilisation montre qu’il existe une volonté locale de participer à la recherche de solutions.

Mais cette volonté doit être accompagnée. Les organisations doivent proposer des formations accessibles et adaptées aux réalités locales. Les écoles peuvent intégrer des espaces d’apprentissage et de sensibilisation au numérique. Les autorités doivent renforcer la prévention et faciliter l’accès aux mécanismes de recours. Les plateformes numériques doivent, elles aussi, prendre leurs responsabilités face aux violences signalées. Enfin, les communautés doivent apprendre à ne pas relayer les humiliations, les images intimes ou les discours qui exposent davantage les victimes.

L’autonomie numérique ne se construit pas en une journée. Elle demande du temps, des moyens, de la formation et des mécanismes de protection fiables. Les données de notre enquête à Kitshanga permettront d’ailleurs d’approfondir les besoins identifiés et d’orienter les prochaines interventions.

Je retiens surtout cette question posée par une participante. Elle nous rappelle que derrière les débats sur l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux et les grandes innovations technologiques, il existe des besoins très concrets : apprendre, comprendre, se protéger et participer.

Et si construire la paix, c’était aussi permettre à chaque femme de tenir son téléphone sans craindre qu’il devienne un instrument de violence contre elle ?

 

*Godlive Zaina (boursière du programme Peace Fellowship)

 

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