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« Manger la terre » : une Biennale qui renforce son ancrage local

La sagesse populaire est bien vivante à Lubumbashi : « Bana ulizaka », autrement dit, « on pose des questions ». Et, comme l’ont relevé bon nombre d’observateurs, c’est précisément ce qu’a fait Sorana Munsya, directrice artistique de la 9e édition de la Biennale de Lubumbashi.

Beaucoup l’ont vue arpenter la ville, cherchant à comprendre comment Lubumbashi pourrait vivre un moment aussi intense que celui d’une biennale consacrée aux politiques d’extraction et à leurs conséquences sur le devenir des populations, tant locales que mondiales. Car il faut bien reconnaître la contribution de pays comme le nôtre à l’aisance économique de ceux que l’on qualifie d’industrialisés.

Le thème de cette édition, peut-on lire dans sa note conceptuelle, « invite à réfléchir sur l’exploitation des ressources naturelles, la mémoire des territoires et les stratégies de résistance développées par les communautés concernées ». Pour Sorana Munsya, « Manger la terre, c’est ceux qui mangent nos terres, mais aussi nous-mêmes, qui mangeons ce qu’il nous reste ».

Manger la terre depuis Lubumbashi, où l’on mange le cuivre

De l’Institut des Beaux-Arts au Centre d’art et de recherche Picha, en passant par le Terrain Kilima, le Park Hotel, la Galerie Dialogue, le Container Picha au Musée national de Lubumbashi, la Galerie Mast’Art, l’Institut supérieur des arts et métiers, l’Université de Lubumbashi, le Bâtiment du 30 Juin, le Jardin botanique, l’Institut français de Lubumbashi (Halle de l’Étoile), la Librairie Prisme (Maison du livre sur le site Kiwele), le Musée familial Yabili, Wallonie-Bruxelles Internationale, Eville Kongo Studio, la Salle Casa Nospa (désert Kipushi) et le Centre d’art Biasasa, Lubumbashi s’est transformée en un vaste espace d’exposition accueillant des objets et des œuvres d’art d’artistes d’ici et d’ailleurs.

Et cela fonctionne bien, d’autant que la ville traîne encore sa réputation de capitale mondiale du cuivre. Cette réputation est notamment entretenue par l’histoire du géant minier de la RDC, avec sa cheminée dont la fumée ne semble jamais vouloir s’arrêter : l’Union minière du Haut-Katanga, devenue par la suite la Générale des carrières et des mines (Gécamines), connue, à son tour, pour sa traditionnelle journée des « mangeurs de cuivre ».

Mais au-delà de cette histoire industrielle demeure la volonté de mobiliser l’héritage intellectuel et culturel légué à la ville, notamment à travers la pensée de V. Y. Mudimbe. Cet héritage permet d’« explorer notre capacité collective à générer de nouvelles formes de savoir, de mémoire et de vie à partir d’un environnement déjà transformé ».

Le choix d’artistes tels que Son Gweha, Chimurenga, Felix Shumba, Kris Verdonck, Sandra Mujinga, Christ Mukenge, Lydia Schellhammer, Noor Abed, Victor Gama, Beau Disundi, Melissa Kayowa, William Kentridge et Kevin Kabambi témoigne de cette volonté de faire de Mudimbe un interlocuteur intellectuel majeur de la Biennale. Il s’agit ainsi de faire dialoguer les réalités locales avec les perspectives internationales, sans perdre de vue les spécificités historiques et culturelles de Lubumbashi.

C’est ainsi que cette Biennale, construite depuis Lubumbashi et avec la ville, façonne progressivement son propre écosystème pour devenir un véritable lieu de production des savoirs. Elle s’empare de sujets aussi saisissants que l’« Épistémologie du trou, kukuria bulongo », depuis une ville qui a vu défiler des générations de « mangeurs de cuivre », entretenant avec les gisements minéraux des relations intimes, spirituelles et cosmologiques bien avant l’avènement de l’extraction coloniale.

Une Biennale, fruit d’un long parcours

Avec « Hors les murs », Simon Njami a conduit la Biennale de Lubumbashi vers une perspective panafricaine. Avec « Enthousiasme », Elvira Dyangani Ose lui a donné son envergure internationale. Avec « Éblouissements », Toma Muteba Luntumbue l’a recentrée géographiquement. Puis, avec « Généalogies futures, récits depuis l’équateur », Sandrine Colard l’a inscrite dans une perspective tournée vers l’avenir, en la plaçant au cœur d’une cartographie mondiale.

Les éditions « ToxiCity » et « Towards an antidote to ToxiCity » ont, quant à elles, invité à « l’élaboration collective d’un regard critique et transformateur sur l’environnement social et culturel, à Lubumbashi et dans le monde ». Si « ToxiCity » a été portée par un collectif curatorial composé de Paula Nascimento, Lucrezia Cipitelli, Bruno Leitão, René Francisco Rodríguez et Mpho Matsipa, avec Ugochukwu-Smooth C. Nzewi comme conseiller curatorial, la seconde, qui s’inscrit dans la continuité de la première, a été organisée par le collectif Picha, avec un accent particulier sur la restitution de la bibliothèque de V. Y. Mudimbe.

Avec « Manger la terre », Sorana Munsya vient ainsi renforcer l’ancrage local d’une Biennale lushoise dont le rayonnement dépasse les frontières de la ville. En faisant de Lubumbashi non pas un simple décor, mais un véritable point de départ pour penser les rapports entre la terre, les ressources, la mémoire et les populations, cette édition rappelle que les grandes questions mondiales peuvent aussi se formuler depuis les territoires qui en subissent les conséquences.

« Manger la terre », c’est donc aussi interroger ce qu’il nous reste lorsque la terre a déjà été mangée.

 

 

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