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Le conflit centrafricain peut-il s’exporter en RDC (2/3) ?

De temps en temps, on note des tensions entre réfugiés centrafricains et populations congolaises autour de la rivière Ubangui. Ils se disputent les champs, les zones de pêche, etc. Cette rivière Ubangui constitue la frontière naturelle entre la République démocratique du Congo et la République centrafricaine.

Voici la deuxième partie de l’enquête de Habari RDC et Tchad infos.

De la ville de Gbadolité, nous reprenons la route en direction de la cité de Mobayi-Mbongo. C’est au nord de la RDC. Après 25 km de route, apparaît à notre gauche une rivière magnifique, l’Ubangui. Elle mesure 2 272  km de longueur. Le niveau de la route très élevé par rapport à la rivière me permet de l’observer comme du haut d’une falaise. Je contemple cette eau douce qui coule lentement mais sûrement. Au moins dix pirogues ont échoué à son port ce jour là. Puis à une dizaine de mètres de là, une sorte de bâtisse d’où partent des câbles électriques hautes tensions, vient s’ajouter au décor qui se déploie sous mes yeux. Il s’agit de la centrale hydroélectrique de Mobayi-Mbongo

Construit sous le président Mobutu en 1989, ce barrage – avec ses trois turbines – alimente une partie du territoire de Mobayi-Mbongo, la ville de Gbadolité en RDC et Mobayi-Banga en Centrafrique.

A une centaine de mètres de là, surgit une autre bâtisse comme venue de nulle part. Elle date de l’époque coloniale. La maison sert de bureau de travail à l’administrateur du territoire d’Ubangui.

En son absence, c’est son adjoint qui nous reçoit dans un local dépourvu de fenêtres. Quelques chaises ont été réquisitionnées pour nous ses hôtes dans tout le bâtiment. Il a fallu cinq à dix minutes de patience pour que celui qui joue au secrétaire improvisé, un monsieur ployant sous le poids de l’âge, puisse venir à bout de l’exercice.

L’administrateur adjoint du territoire, lui, semble avoir la cinquantaine. Parfois il est un peu méfiant « Vous êtes venu pour les réfugiés ? C’est une très bonne chose que d’être passé nous informer », s’exclame-t-il souriant.  Tout de suite après que nous avons expliqué le but de notre présence, il lâche d’un ton inquiet : « Les autochtones menacent de manifester contre la présence des réfugiés ici. » Il ne nous en dira pas plus.

A quelques mètres du bureau du territoire, nous retrouvons un comité d’accueil avec à sa tête un certain Langandi Raphael, ancien député centrafricain devenu réfugié.

Nous nous faufilons à pieds entre des maisons construites en terre cuite rouge avec des toitures en pailles. Autochtones et refugiés plus ou moins nantis cohabitent. La vraie cité réservée essentiellement aux réfugiés est juste derrière ces habitations.

Des cases toutes en pailles sont maladroitement alignées sur le bord de la rivière Ubangui. Elles sont généralement constituées de deux pièces. Un salon mesurant à peine deux mètres sur un et une chambre plus grande que le salon. La première pièce renferme au maximum deux chaises en bois et la deuxième deux lits faits de bambous sur lesquels sont posés des morceaux de cartons jouant le rôle de matelas. Et juste à côté des lits, on peut voir des habits et quelques ustensiles de cuisine.

L’intérieur d’une case d’un réfugié

Pour bâtir leur nouvelle « forteresse », les réfugiés ont dû emprunter de l’argent auprès des autochtones : « Il y en a une qui vient à peine de me réclamer sa dette », nous dira Jeannine que l’on retrouve dans sa maison en train d’apprêter de la chikwangue (pâte de manioc) à vendre. C’est de ce commerce qu’elle vit avec sa famille. Leurs frères d’inke auraient aussi contribué à la construction « Ils nous ont envoyé un peu d’argent pour ça », confirme Langandi.

L’écho de notre arrivée nous avait précédé, si bien que sur tout notre parcours, de nombreux réfugiés nous attendaient comme des chrétiens qui attendent le Christ. Nous représentons à leurs yeux la solution à leurs multiples problèmes, du moins c’est ce que je comprends en les regardant.

Tout le monde veut nous parler, nous parler de sa souffrance, de ses maladies et de son abandon par la société. Une femme de 60 ans nous coupe la route. Elle fait de gros gestes rapides. Nous ne comprenons pas ce qu’elle veut dire, mais elle semble avoir de grandes douleurs aiguës tellement sa respiration est rapide et saccadée. Chacun de ses mots est ponctué par un clignotement d’yeux. « Je suis en train de descendre vers le séjour des morts, et personne ne vient à mon secours », nous dit-elle en pleurant presque. La pauvre ! Depuis son arrivée dans le camp, elle n’a reçu aucune aide.

La vieille femme n’est pas la seule à être dans cette situation. Il y a aussi Clarisse (nom d’emprunt) que nous croisons entourée de six enfants, regard tourné vers son pays (Centrafrique) juste en face.

La plupart des réfugiés installés au bord de l’Ubangui ont fui les violences de mai 2017. En une année « seuls les plus vulnérables d’entre eux ont reçu une fois  l’assistance », affirme Raphaél Langandi.

La vie est de plus en plus insupportable pour eux alors que les autochtones ne supportent pas que les réfugiés exercent certains métiers comme la pêche. Lorsque nous croisons cinq jeunes refugiés entrain de tisser un filet de pêche, ils affirment le faire à la demande des autochtones. Leur salaire c’est « le peke » une boisson locale. « Nous n’avons pas le choix car nous ne pouvons pas pêcher nous-mêmes  », nous dit l’un d’entre eux furieux.

Tension latente   entre autochtones et réfugiés

Ayant développé des capacités de survie plus accrues que celles des autochtones, les réfugiés ont dans un premier temps envahi champs, rivières et marché au grand dam des riverains. Il a donc fallu implicitement contraindre les Centrafricains à abandonner certaines activités au profit des autochtones, mais cela n’a pas suffi pour faire baisser la tension. Les réfugiés tentent de survivre par tous les moyens.

Le HCR a dû renforcer, comme partout où il y a des réfugiés, les infrastructures en ajoutant quelques forages, centres de santé ou encore écoles au profit des autochtones et des réfugiés. Mais cela est loin de satisfaire tous les besoins. Si cette situation perdure, il y a lieu de craindre le pire. Car la situation en Centrafrique reste toujours préoccupante et la sécurité est loin d’y être rétablie.


Centrafrique, un pays meurtri par les groupes armés

Depuis la fuite de l’ancien président François Bozizé, le pays ne connaît pas de répit quant aux violences communautaires. L’avènement au pouvoir du président élu Faustin Archange Toidera n’a rien amélioré à la situation. Intervenant le 2 juin 2018 sur TV5 dans l’émission Et si vous me disiez toute la vérité,  Anicet Georges Dologuelé, ancien Premier ministre passé dans l’opposition soutient que « 80% du territoire centrafricain soit 14 préfectures sur 16, sont entre les mains de 15 groupes armés ». Et ce, en dépit de la présence de la Minusca, Mission des Nations-Unies pour la paix en Centrafrique.

« Mon pays n’est pas un pays en paix », avait rappelé cet ancien Premier ministre au secrétaire général de l’ONU. Il aurait préféré selon lui la création d’une force d’imposition de la paix en Centrafrique. Ce qui n’est pas le cas pour le moment.

L’instabilité en Centrafrique constitue le facteur principal de l’éclosion des groupes armés nationaux et étrangers. Au départ, il n’y avait que deux groupes qui s’affrontaient en Centrafrique : Antibalaka et Séleka. Aujourd’hui, on en dénombre quinze. Et chacun contrôle une portion du territoire suite à l’inaction du gouvernement pourtant aidé par la Russie qui a dépêché une centaine de formateurs pour professionnaliser l’armée centrafricaine. Deux bataillons ont déjà fini leur formation, mais l’impact sur le terrain se fait encore attendre.

Par ailleurs, des chefs rebelles congolais en exil à Bangui ont tenté de profiter de la situation  pour initier des actions de déstabilisation de la République démocratique du Congo. En décembre 2017 par exemple, le colonel déserteur des Forces armées de la RDC, John Tshibangu, lançait sur les réseaux sociaux à partir du territoire centrafricain une vidéo dans laquelle il donnait 45 jours à Joseph Kabila pour quitter le pouvoir. 

Dans la vidéo, John Tshibangu est entouré d’une dizaine d’hommes lourdement armés qu’il présente comme membres de son mouvement militaire dénommé Front congolais pour le progrès et la démocratie (FCPD). Avoir un tel mouvement et des armes sur une terre étrangère, signifie que le colonel disposait des soutiens et des camps d’entraînement pour ses hommes dans ce pays. Une aventure qui n’a pas fait long feu car John Tshibangu a été finalement arrêté lors d’un voyage en Tanzanie et immédiatement extradé vers Kinshasa. Il attend son procès devant la haute Cour militaire.

Aux dernières nouvelles, 35 miliciens centrafricains ont été arrêtés dans la province du Bas-Uélé où l’identification des refugiés centrafricains est en cours. Ils doivent être envoyés à Kinshasa, selon un porte-parole local des Forces armées congolaises. Les autorités congolaises affirment travailler en étroite collaboration avec leurs homologues de la Centrafrique.

Pour preuve, elles ne cessent de rappeler que le contingent congolais renvoyé pour abus sexuels était tout de même l’une des meilleures forces de la Minusca (Mission des Nations-Unies en Centrafrique.

À mon avis, il y a très peu de chance que le conflit centrafricain –  qui est avant tout religieux (chrétiens contre musulmans) – s’exporte en RDC comme ce fut le cas du conflit rwandais en 1996. Cette année là, on a vu un conflit interethnique entre Hutu et Tutsi s’inviter au Congo-Kinshasa où se retrouvent également les deux groupes.

Mais si l’on prend en compte un certain nombre d’autres facteurs tels que la porosité des frontières de la RDC et la diminution continue de l’aide humanitaire aux réfugiés, il y a lieu de craindre que la situation dégénère entre autochtones et réfugiés, surtout dans les zones où ces derniers ne sont pas installés dans des camps.

À suivre.

 


Vous pouvez lire aussi : Le conflit centrafricain peut-il être en RDC (Partie 1)

 

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