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RDC : coupure d’Internet ou « cyberbrutalité » ?

Du 31 décembre au 20 janvier, nous avons passé 20 jours sans connexion Internet, suite à une décision liberticide du gouvernement, prétendument pour des raisons sécuritaires. A Kinshasa comme en provinces, nous avons vécu cette cruelle censure. Certains étaient obligés de traverser les frontières du pays ou recourir au service VPN. D’autres par contre n’avaient guère de solution. Ils sont restés coupés du monde. Sans compter d’énormes pertes économiques enregistrées.

Nous pouvons dire désormais que nous avons l’habitude des coupures d’Internet au Congo. Certains s’y étaient déjà préparés quelques semaines plus tôt en téléchargeant des applications VPN. Hélas, c’était sans compter avec la détermination du gouvernement de nous isoler du monde. D’ailleurs, ces VPN ne nous ont pas servi à grand-chose, car il semble que l’internet était coupé à « sa source ». Ainsi, dans la première semaine, nous nous sommes rendu compte que tout était down : les SMS, l’internet mobile et celui des bureaux, rien ne passait.

Les internautes kinois ont émigré au Congo-Brazzaville

Ce ne sont pas les initiatives qui ont manqué au génie kinois. La ville étant située à quelques minutes de bateau de Brazzaville, les plus riches n’ont pas hésité à débourser quelques dollars américains pour profiter de « l’immigration du net » en allant s’installer dans l’autre Congo. Quant à nous autres, il nous fallait faire application de « l’ Article 15 » [expression populaire signifiant le fait de se débrouiller pour sortir d’une situation difficile NDLR]. Nous avons aussi recouru à la connexion de Brazzaville tout en étant à Kinshasa.

Tôt le matin, nous nous dirigions d’abord vers le port de Kinshasa communément appelé « Beach Ngobila ». C’est là qu’on se procurait les puces de Brazzaville : Airtel, MTN et les forfaits dont les prix étaient triplés pour l’occasion par des marchands. Il fallait débourser entre 25 et 50 dollars pour bénéficier de ce précieux sésame pendant quelques heures. «Cache ça dans ton sac. Il ne faut pas que les agents de l’ANR [service des renseignements] te voient. Utilise les crédits téléphoniques sans activer les forfaits Internet pour que ça marche », conseille un revendeur de cartes de crédit Airtel de Brazza.

Ensuite, faisant semblant de contempler le paysage, on faisait quelques tours au bord du fleuve, près de Brazzaville, pour entendre de nouveau nos téléphones sonner, répondre aux mails, communiquer… Mais avec qui communiquer ? Tout le monde  est absent, même en provinces !

Goma : se rendre au Rwanda pour s’informer sur le Congo

Si à Kinshasa une puce étrangère a pu faire le bonheur de certains compatriotes, à Goma, des jeunes traversaient la frontière pour passer leurs journées à Gisenyi et profiter d’Internet. N’ayant pas besoin d’un visa pour vivre au pays des milles collines, certains Congolais s’y sont installés temporairement. C’est ce qu’a constaté Laeticia Kasongo, une blogueuse congolaise vivant au Rwanda. Elle raconte : « J’habite à Gisenyi au Rwanda depuis quatre ans maintenant. Tous les matins je passe la frontière pour aller travailler au Congo. Mais j’ai constaté que depuis la coupure de l’internet, le nombre de Congolais qui viennent au Rwanda a sensiblement augmenté. Les files sont plus longues à la frontière que d’habitude. »

Goma est aussi une ville universitaire. Pour beaucoup d’étudiants, Internet est le moyen le plus facile et le moins cher pour travailler sur leurs recherches et travaux de mémoire. Malheureusement, eux aussi étaient frappés par le blackout. « Il n’y avait pas moyen de nous procurer des documents électroniques pour nos mémoires. Faire des allers et retours entre les deux pays était plus onéreux que quand on reste ici au Rwanda, alors j’y reste », témoigne un étudiant hébergé temporairement par des amis à Gisenyi au Rwanda.

Lubumbashi à l’ère de l’entraide autour du web

Face au même mal, nous n’avons pas eu la même solution à notre portée. Certains, comme Didier Makal, journaliste et blogueur habitant  la ville cuprifère, ont dû recourir aux réseaux Wifi de certaines institutions pour accéder à Internet. « La solution était : appeler des gens pour s’informer sur des points encore connectés. Des hôtels huppés par exemple, ou quelques directions de l’administration publique qui ne peuvent se passer d’Internet dans leur travail. Mais ce n’était pas très sûr d’y trouver un point de connexion pour les nouveaux venus, tant on craignait des représailles si jamais on était identifié comme connectant des tiers », explique Didier.

Mais être connecté pour quoi faire ? Voilà la principale question que Didier s’est posée finalement. L’ennui était surtout d’être connecté mais sans communiquer avec ses amis, ses collègues de services, etc, qui eux n’avaient pas la connexion. C’est la difficulté qu’ont éprouvée ceux qui travaillent entièrement sur Internet, comme les journalistes. « J’ai pour la première fois réalisé qu’Internet se définit dans la relation avec les autres et pas uniquement avec soi-même », fait remarquer  Didier. Et d’ajouter : « Je n’en avais plus le goût et j’ai fini par réduire mes connexions devenues trop coûteuses. Imaginez que cela me privait de ma liberté de mouvement, car je devais rester longtemps immobilisé dans un bureau d’autrui, au risque d’ennuyer le maître du lieu. »

Mbuji-Mayi n’a repris vie que le 20 janvier

Silence total ! Dans le langage des géographes, on dirait que la ville était « rayée de la carte ». La carte du web bien sûr. Etant au centre du Congo, les habitants de Mbuji-Mayi, ne pouvaient pas bénéficier du privilège qu’avaient les autres, celui d’émigrer pendant quelques temps vers les pays voisins. Ils étaient donc les plus frappés par cette censure. Ce n’est qu’après le 20 janvier que, tout heureux, ils sont redevenus repérables sur les radars du web.  C’est ce qu’explique de tout son cœur, Kevin Mukeba, blogueur habitant Mbuji-Mayi : « Je ne sais pas s’il existe encore dans le monde civilisé un pays moderne où les citoyens se réjouissent  du retour d’Internet que quelqu’un coupe et rétablit par sa volonté. En tout cas, cela ne peut être possible que dans un pays où le peuple est colonisé, chosifié. Les téléphones, qui ne servaient plus qu’à passer des appels, ont repris de l’activité à partir de ce dimanche. J’ai vu des gens se précipiter vers les points de vente de crédits téléphoniques pour acheter des forfaits Internet. Normal, car en 20 jours de blackout, ils ont loupé tellement de choses et d’informations sur Internet. »

Si les jeunes de Mbuji-Mayi sont contents, ce n’est pas forcément parce que Félix Tshisekedi a été proclamé nouveau président de la République par la Cour constitutionnelle, mais parce qu’ils ont retrouvé la connexion et les réseaux sociaux. Et les cybercafés ont ouvert leurs portes. Occasion pour les professionnels du net de reprendre leur boulot.

Des rédactions fonctionnant comme elles peuvent

Depuis quelques années, il y a de plus en plus de medias en ligne en RDC. Pour ces « boites » de plus en plus influentes, l’essentiel du travail s’effectue en ligne. Malheureusement, pendant  ce « shutdown » à la congolaise de plus de 20 jours, les rédactions ont fonctionné à minima. À Habari RDC, nous nous sommes contentés d’une équipe réduite à trois personnes du staff connectées à l’étranger, et qui faisaient tout le travail d’une centaine de personnes. Blogueurs, éditeurs, community managers et webmaster, ne pouvaient que travailler de cette manière dans un tel contexte ! Quant à nous qui nous connections « au compte-gouttes », un coup d’œil sur les réseaux sociaux suffisait pour remarquer la baisse de commentaires sur Twitter et Facebook. C’est là qu’on se rend compte de l’importance de nos lecteurs, car publier sans être lu est pire que ne rien faire.

Les journalistes, blogueurs et correspondants d’autres médias locaux et internationaux n’ont pas hésité à ériger des quartiers généraux de circonstance dans les grands hôtels et des endroits où il y avait un peu de connexion. Pour se permettre ce luxe, il fallait débourser une somme conséquente. D’autres encore n’ont pas dérogé à la règle de « l’immigration du net ».

Alors que le gouvernement a avancé la lutte contre les fake news comme raison pour justifier cette coupure d’Internet, les journalistes n’ont cependant pas baissé les bras. Au même moment, les faiseurs d’infox ont fait la fête. Dommage, qu’au lieu de lutter contre les fake news, le gouvernement congolais a plutôt lutté contre la diffusion de l’information. Puisqu’au final étaient visés les médias qui informaient le monde.

Des pertes économiques importantes

Tient-on compte des pertes économiques à Kinshasa lorsqu’on décide de couper Internet ? Lors des coupures précédentes, le pays avait perdu près de 46 millions de dollars, selon une enquête effectuée en 2017 par Cipesa, une organisation de promotion des TIC en Afrique orientale et australe. En 2018, durant la coupure de janvier 2018, on évaluait ces pertes entre 1,5 à 2 millions de dollars par jour. La dernière étant devenue la plus longue de toutes, il faudrait s’attendre à une note bien salée. Si rien n’est fait, le gouvernement risque de se sentir en droit de répéter encore et encore sa salle besogne.

Aussi, si ailleurs dans le monde on parle de la cybercriminalité, au Congo, l’heure est à la « cyberbrutalité ».

 

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