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La RDC doit être fière de ses accents, et non s’en moquer

Malgré le temps qui a passé depuis la colonisation belge, le français est une langue qui fait rêver tant de parents congolais décidés d’amener leurs enfants à parler la langue du colonisateur. Une langue considérée comme celle des évolués, ces Congolais invités dans les quartiers européens, parfois même à leurs tables. Normal qu’on veuille un français impeccable, et sans accent aussi ?

A Kinshasa, Goma, Kisangani ou Lubumbashi, les locuteurs du français sont presque instruits. En tout cas, sauf pour de nouvelles générations qui l’ont comme langue en famille, c’est une langue étudiée à l’école. On comprend alors que les gens soient très exigeants. Encore que l’apprentissage à l’école se fait souvent accompagner à la dure, avec un fouet.

Des accents et des hommes en RDC

Mais de là à se moquer de ceux qui, dans leur parler du français, affichent un certain accent en lien avec leur langue locale, est inacceptable. Surtout, la pratique me paraît de nature à aggraver l’acculturation déjà courante en Afrique.

Un des plus célèbres locuteurs du français, à l’accent évident, est sans doute l’Allemand Martin Kobler. Cet ancien chef de la mission de l’ONU en RDC, jusqu’en 2015, avait un fort accent anglophone. Pareil pour son collègue onusien William Swing autrefois à la tête de la même mission. Pourtant, on ne s’en moquait presque pas.

Cependant, l’accent tshiluba du parler français, de feu l’opposant historique Etienne Tshisekedi était des plus moqué en RDC. Un sketch assez rigolo sur cela est diffusé sur certains médias congolais. On y entend un acteur imiter la voix de Tshisekedi en disant : « Je serai wopposant aradjical jusqu’à ma mooort. » Avec une insistance sur le « w » courant, placé presque inconsciemment devant le « o » d’opposant. Et, le « o » très appuyé sur « mort ». De même pour aradjical, qui déforme le mot « radical ».

Un peu de linguistique

Pour peu qu’on s’intéresse à la linguistique du tshiluba, on se rend vite compte que les consonnes roulées comme « r » sont pénibles ou rares. Ce qui pousse certains locuteurs à les faire  précéder de voyelles. C’est le cas d’aradjical pour radical.

Sauf que les accents dus aux langues locales sur le français, c’est pratiquement tous les peuples qui en ont. On ne s’en rend compte qu’à la rencontre de l’autre. Et c’est chose normale à mon sens. On sent facilement l’accent des Ouest-africains, des Maliens ou des Sénégalais notamment. On sait remarquer aussi l’accent français, canadien, bruxellois, ou les accents régionaux, du français classique. Il en existe aussi pour l’anglais zambien, kenyan, américain ou britannique.

Plusieurs Congolais ignorent qu’ils ont eux aussi des accents. « Je sens un accent congolais », me lançait amicalement un ami camerounais qui venait d’écouter une voix postée dans un groupe. Pourquoi alors faire d’une question aussi normale un objet de moquerie ?

Stigmatisation par l’accent

Pour fustiger effectivement cette moquerie, je citerai ici une publicité qui passe dans les médias audiovisuels de Lubumbashi. On y entend une femme à l’accent kiluba, une langue du Katanga, crier à son époux – qui fixe l’antenne d’une télévision sur le toit de la maison – que le signal se dégrade. Ce que plusieurs personnes aiment dans cette publicité c’est le parler kiluba de l’actrice.

On sait pourtant à Lubumbashi que l’accent kiluba fait l’objet de moqueries. C’est pour dire « kimugini », c’est-à-dire, villageois, arriéré, non natif de la ville, ou encore quelqu’un qui ne maîtrise pas le swahili. On se moque presque massivement du parler swahili des Baluba du Kasaï. Pareil pour d’autres langues du Katanga telles que le uruund, le tshokwe, le kibemba, etc.

Les moqueurs tiennent à faire voir que les autres sont non seulement différents d’eux, mais aussi inférieurs. Et c’est ça qui est grave en RDC, où les gens pensent tribu avant la nation. Malheureusement, certains journalistes de radios ou de télévision vont jusqu’à modifier leurs timbres vocaux pour « parler comme un Blanc ». Si les gens comprennent que l’essentiel n’est pas dans l’accent, mais dans ce que dit la personne, je pense que la RDC commencera à dépasser l’ethnisme, l’originisme et tous les préjugés que ça génère.

 


Vous pouvez lire : En RDC, l’apprentissage du français préféré aux langues locales

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