Anas Aremeyaw, journaliste tombeur des puissants au Ghana

Au Ghana, le journaliste d’investigation Aremeyaw Anas, est devenu un leader très influent dont les opinions secouent les puissants. L’homme utilise la caméra cachée pour révéler la corruption qui bat son plein dans certains secteurs de la vie ghanéenne tels que le sport, la politique, etc. En RDC, une telle liberté lui aurait valu sans doute la prison ou même la mort.

Jeudi 6 et vendredi 7 juin 2018, a eu lieu à Accra au Ghana la diffusion d’un film documentaire plein de révélations. Dans la grande salle du Centre international des conférences de la capitale ghanéenne, défilent sur écran géant installé pour la circonstance, des images montrant de l’argent frais circulant dans le milieu du football ghanéen. En sachet ou dans des emballages « take away », des liasses de cedis local ou de dollars américains. Ils sont remis à des arbitres ou à des responsables du football censés, en retour, influencer des matchs au profit de certaines équipes. Ou encore, pour faciliter l’obtention de visas à de jeunes joueurs, à de simples migrants infiltrés dans les délégations sportives à destination de l’Europe.

On y voit le président de la Fédération ghanéenne de football, mais aussi le vice-président de la Confédération africaine de football, Kwesi Nyantakyi, promettre de juteuses affaires à un « homme d’affaires » (en réalité un journaliste déguisé ainsi). Cela à condition que ce dernier avance 15 millions de dollars pour arroser des hommes politiques du pays, à commencer par le président de la République et son adjoint. Au fil des images résonnent, dans la salle de conférence, des « Ouhh » d’étonnement, suivis quelques fois du silence ou même d’éclats de rires.

Vous avez dit journaliste ?

Le film Number 12 , un énième fruit des investigations du très influent Anas Aremeyaw avec son agence privée « Tiger Eye Pi » (œil de tigre). Journaliste d’investigation, dites-vous ? Au Ghana, Anas est désormais plus qu’un journaliste. « Combattant des crime des temps modernes », se définit-il lui-même.  Cela fait 19 ans que ce journaliste a dû quitter sa rédaction où il s’ennuyait avec les routines d’actualité. Sans doute pour se lancer dans l’investigation avec caméra cachée. Depuis il parcourt le Ghana, l’Afrique et le monde, à l’assaut des « criminels et malfaisants » de tout acabit. Et au fil des années, il a bâti une célébrité qui lui vaut l’admiration, raflant de nombreux prix internationaux pour sa lutte contre la corruption.

En 1999, grâce à lui, les Ghanéens découvrent, images à l’appui, que des policiers rackettent les commerçants installés illégalement le long d’une route principale de la ville. C’était le coup d’essai qui devint coup de maître. En 2003, le journaliste s’introduit dans un navire de pêche où des Ghanéens sont maltraités par leur employeur coréen. La vidéo choque le pays. Tout comme celle qui, deux ans plus tard, révèlera comment des rebelles ivoiriens envahissent des villages ghanéens frontaliers de la Côte d’Ivoire où ils sèment la terreur et kidnappent des chefs locaux.

Un journaliste « caméra cachée »

Depuis, Anas multipliera ses audacieuses investigations, allant jusqu’en Thaïlande, se passant pour un prêtre ghanéen venu prier pour des Ouest-Africains (y compris des Ghanéens) condamnés à mort ou soumis à des sévices dans des prisons à Bangkok. Au Nigeria, en partenariat avec la chaîne britannique BBC, Anas révèle en 2015 les dessous d’un réseau de trafic de bébés, en se faisant passer avec une autre journaliste d’investigation, pour un couple désespéré, incapable de concevoir et à la recherche d’enfants…

En général, les investigations d’Anas poussent à des actions au Ghana et ont des conséquences pour les personnes mises en cause. C’est le cas d’une vingtaine de juges dont les actes de corruption ont été dévoilés en 2015. Plusieurs ont dû être suspendus de leurs postes.

Avec Number 12, Anas fait tomber des têtes

Informé du contenu de Number12, le président ghanéen Nana Akufo-Ado, a ordonné, avant même sa diffusion au public, l’interpellation du président de la Fédération de football. Sans doute parce qu’il l’a cité comme destinataire d’une enveloppe de 5 millions de dollars de corruption. A son retour d’un voyage, Kwesi Nyantakyi sera brièvement interpellé à l’aéroport par la police criminelle avant d’être libéré quelques instants plus tard. En plus, un arbitre kényan a perdu sa sélection pour la Coupe du monde Russie 2018 pour avoir reçu 600 $ de pot de vin.

A 48 ans, Anas est l’une des personnalités les plus influentes de son pays, avec comme devise devenue populaire : « Dénoncer nommément, honnir et envoyer en prison. » Sa démarche interroge sur ses méthodes, mais aussi sur le travail de la corporation des journalistes au Ghana, en Afrique et dans le monde. Malgré tout, « il obtient des résultats », salue son compatriote également journaliste Emmanuel Dogbévi.

 


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