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Acquittement de Jean-Pierre Bemba : « La CPI nous a oubliés, mais nous n’allons pas oublier les Banyamulenge »

À la rescousse du régime d’Ange-Felix Patassé en difficulté face à la rébellion de François Bozizé, les troupes de Jean-Pierre Bemba ont commis, entre 2002-2003, de nombreux crimes en Centrafrique et laissé derrière elles beaucoup de victimes parmi lesquelles des femmes, des enfants et même des familles entières. Arrêté à La Haye afin de répondre des atrocités commises par ses Banyamulenge, Jean-Pierre Bemba a été acquitté après 10 ans d’emprisonnement. Quelques victimes nous racontent leur histoire.

C’est à PK12, à la sortie nord de la ville de Bangui, que nous avons rencontré deux victimes qui ont accepté, après avoir longtemps hésité, de nous parler de ce qu’elles ont subi. Dans ce récit, nous allons leur attribuer les prénoms fictifs Maryse et Betty.

Je suis Maryse. Je ne suis pas native de PK12.  J’étais originaire de Damara, ville située à 75 km de Bangui dans le Nord, mais je me suis installée dans ce secteur de Bégoua (PK12) parce qu’il est vaste et c’est très facile d’être ignoré par les gens.  Ici, personne ne s’interroge sur ta vie antérieure et c’est ce qui me donne aussi la force de me tenir debout.

C’est avec colère que j’ai appris la nouvelle selon laquelle, la Cour pénale internationale a décidé de libérer Jean-Pierre Bemba, le chef des Banyamulengue, responsables de mes malheurs. Je sais que nous sommes nombreuses comme victimes. La CPI nous a oubliés, mais nous n’allons pas oublier les Banyamulengue.

Les Banyamulengue sont arrivés à notre domicile à Damara un dimanche, alors que mes parents se trouvaient à l’église dans un village à 3 km de notre maison pour les préparatifs des fêtes de fin d’année. J’étais toute seule, occupée  à laver des assiettes et autres ustensiles de cuisine. C’est lorsque j’ai levé la tête que j’ai vu une dizaine de personnes, pour la plupart en treillis avec des armes à la main. J’avais 13 ans à l’époque, mais je ne m’inquiétais pas par rapport à leur présence. C’est lorsqu’ils ont commencé à me parler violemment, à me brutaliser et à frapper d’autres personnes qu’ils ont trouvées sur leur passage que j’ai compris que c’étaient de mauvaises personnes. Ils avaient l’allure d’enfants, et parmi eux, se trouvaient seulement deux ou trois têtes de personnes adultes.

Les hommes qu’ils ont capturés étaient soumis à la bastonnade tandis que nous les filles, nous étions entassées dans le salon de la maison de mon père. Nous avons été cinq ou six filles à avoir été violées. Moi, personnellement, j’ai été violentée trois fois dans la matinée de ce dimanche avant d’être amenée dans leur base non loin de la route principale. Ils se proclamaient propriétaires de tout ce qu’ils trouvaient sur leur passage. Femmes, enfants, animaux domestiques et autres biens matériels : ils ont tout pillé !

Finalement, mon père a payé une grosse somme d’argent pour que je sois libérée après trois jours et trois nuits passées dans les mêmes conditions de souffrance. J’étais déjà gravement malade. J’ai été amenée à l’hôpital à Bangui dans un pousse-pousse. Mes parents et moi étions sous pression. Tout le monde voulait savoir ce qui s’était passé dans les moindres détails et ma mère qui était hypertendue, n’a pu supporter tous ces problèmes. Elle a fait un accident vasculaire cérébrale et est morte deux semaines après, en décembre 2002.

Quelques mois plus tard, ma santé s’est améliorée et mon père a décidé alors de me confier à un oncle qui était étudiant à l’université à l’époque. Celui-ci était en contact avec des avocats dans l’espoir de voir les coupables des actes jugés et condamnés. Mais-là, Jean-Pierre Bemba est aujourd’hui libre. J’ai 28 ans aujourd’hui et suis encore en vie. C’est peut-être mon destin !

Après une demi-journée passée avec Maryse, elle nous fait confiance et  nous mène chez une autre victime. Agée de 42 ans et mère de 4 enfants aujourd’hui, personne, en dehors de son cercle familial, ne peut deviner que Betty a été victime des Banyamulengue. Avec son sourire, la présence de ses enfants et de son mari, elle peut dissimuler ses peines, mais ses souvenirs restent intacts.

C’était vers mi-mars 2003 lorsque les Banyamulenge ont quitté précipitamment la RCA. Ceux qui étaient sur la route de Damara fuyaient, en se frayant des passages aux pieds de la colline, vers les zones de Pindao, Kokoulou et PK10 qui sont situées entre PK12 et le centre-ville.

Il était 15 heures. J’étais dans le champ avec mon enfant de 2 ans. Ces hommes traversaient ma parcelle. Ils m’ont pointé avec leurs armes et m’ont dit beaucoup de choses. Mais, je ne comprenais pas leur langue. En me poussant devant, ils répétaient sans cesse le mot « Zongo ». C’est alors que j’ai compris qu’ils cherchaient à atteindre Zongo, localité de la RDC se trouvant en face de la capitale centrafricaine.

Ces hommes étaient très nerveux et voulaient passer dans une grande discrétion pour ne pas que leur position soit connue par leurs adversaires. Je voulais bien les aider pour ne pas qu’ils se retournent, malheureusement mon enfant pleurait beaucoup. Ils m’ont donné un bout de tissus pour que je puisse fermer la bouche de mon enfant avec, mais ça n’a pas marché. L’enfant pleurait de plus en plus fort. Alors, ils ont arraché l’enfant entre mes mains et l’ont étranglé devant moi. Lorsqu’ils l’ont jeté par terre, je me suis précipitée pour le ramasser tout en criant très fort. C’est là qu’ils ont décidé de me frapper. Je me souviens encore de cette phrase en parlant de cette histoire : « Na ko beta yo » « Je vais te frapper. » A chaque coup, ils répétaient cette phrase.

J’ai eu la vie sauve grâce à un groupe de jeunes, sorti de la brousse pour les attaquer par surprise. Mais, mon enfant était mort. Il aurait du être mon premier enfant aujourd’hui.

J’ai été recensée aussi comme victime. Mais mon mari m’a dit de tout laisser tomber. Il m’a dit que rien au monde ne ramènera notre enfant. C’est ainsi que j’essaie d’oublier.

 


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