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L’argent, la soif du pouvoir et l’ignorance :  trois obstacles à la lutte contre Ebola

Pendant que le pays fait face à sa pire épidémie d’Ebola, les attaques contre les installations des équipes de riposte ne cessent de se multiplier. Des tracts menaçants sont lancés, des messages et des posts sur Facebook… « Ebola nous est imposé. Pour éradiquer cette maladie il faut tuer les agents d’Ebola », tels sont les discours extrémistes et condamnables que l’on peut entendre dans la région.

Nouvelle démonstration de l’hostilité envers les équipes qui luttent contre l’épidémie, un médecin camerounais a été tué vendredi 19 avril 2019. La résistance devient de plus en plus farouche, Médecins sans frontières a même déjà quitté la riposte à cause des attaques. Pourquoi certaines gens refusent de croire qu’Ebola existe ? Pour quelle raison des groupes Maï-Maï ne cessent de s’attaquer aux centres de traitement de cette maladie ? À mon avis, tout se résume à trois choses : opacité financière, lâcheté de certains leaders locaux et l’ignorance dont fait preuve une frange de la population locale.

« Ebola est une affaire d’argent »

Parmi ceux qui soutiennent la résistance on parle de « ONG Ebola », car ici au Nord-Kivu, beaucoup de gens  croient que les agents des ONG gagnent beaucoup d’argent. « Les agents impliqués dans la riposte contre Ebola se font beaucoup d’argent. On les voit le soir faire couler la bière à flot. Toutes ces ONG viennent s’installer chez nous pour de l’argent », estiment certains habitants de la province.

Il y a également cette injustice dans la redistribution de l’argent : ceux qui gagnent plus d’argent sont ceux qui viennent de loin. Mais ceux qui sont sur place ne gagnent pas grand’chose. A titre d’exemple, un médecin venu de Kinshasa ou de Goma gagne 10 ou  20 fois plus qu’un médecin local. Les expatriés empochent encore plus. Cela crée des tensions. Personnellement, je ne trouve aucun inconvénient à ce que quelqu’un qui vient de loin gagne plus que les autochtones. Mais allez expliquer cela à un illettré il ne vous croira pas.

Les financements de cette lutte contre la dixième épidémie d’Ebola que connaît la RDC se chiffrent en dizaines de millions de dollars, mais localement personne ne sait comment est dépensé cet argent. La banque mondiale a déboursé récemment 80 millions, sur les 148 qui seront dépensés par la riposte dans les 5 prochains mois. Localement on pense que ce sont des milliards que médecins et infirmiers se distribuent.

Personnellement, je conseillerai que le rapport de chaque centime dépensé soit mis à la portée du public, pour que cette idée de « ONG Ebola » disparaisse. Mais l’équipe de la riposte pense qu’exposer les vrais salaires des agents et les vraies dépenses ne feraient qu’accentuer la crise. Malgré tout, l’hostilité continue. Mi-février par exemple, un infirmier a été tué par des bandits qui lui demandaient de leur donner un peu de son argent gagné chez Ebola. Or les infirmiers locaux ne touchent même pas 20 dollars par jour. Le pauvre a laissé une veuve et plusieurs enfants.

Des leaders lâches et populistes

Quelques temps seulement après l’apparition des premiers cas d’Ebola dans la ville de Butembo, l’un des députés les plus populaires, Crispin Mbindule, tient un meeting. Dans ses propos, il sous-entend que cette maladie n’existerait pas et que l’on devrait expliquer pourquoi seulement Beni et Butembo (où des ADF tuent déjà des populations depuis 4 ans). Il faut aussi savoir que localement circule une idée selon laquelle on cherche à faire disparaitre le peuple Nande du Nord-Kivu. Les plus crédules y croient dur comme fer. On en voudrait au Nande et à ses richesses. Ainsi, cette intervention d’un député n’a eu pour effet que de renforcer la méfiance des habitants de Butembo vis-à-vis de la lutte contre Ebola. À cela s’ajoute le report des élections dans cette partie du pays en décembre dernier. C’était la goutte d’eau de trop.

A part ce député, il existe aussi plusieurs leaders locaux qui se sont servi de la négation d’Ebola pour des raisons de campagne électorale. Oser prétendre qu’Ebola existe serait compromettre son élection ou sa réélection car c’était pendant la période électorale.  D’autres ont encouragé ces croyances simplement par lâcheté. Ils se sont presque tous tus, sauf l’archevêque de Beni-Lubero et l’ancien gouverneur de la province qui s’était même fait vacciner pour donner l’exemple.

Or si toute la population accepte que la maladie existe vraiment, qu’elle observe les mesures d’hygiène et que dès l’apparition des symptômes on oriente les victimes vers les centres de traitement, la mortalité baissera très rapidement et la maladie sera rapidement maitrisée.

Les préjugés sur Ebola

Localement voici les principales fausses croyances qui poussent la population à la résistance :

  1. Ebola a été amené avec un but précis de tuer les Nande. Cette croyance est appuyée par le fait que jusqu’ici aucune vraie explication n’a été donnée sur comment a été contaminé le premier patient. Mais aussi comment expliquer que la souche qui sévissait dans l’Equateur soit la même que celle de Beni et qu’il n’y ait eu qu’une semaine entre la déclaration de la fin de l’une et du début de l’autre ?
  2. Ebola est pulvérisé le soir dans des rivières, les toilettes et par des hélicoptères qui survolent la ville la nuit. Il y a quelques jours un agent des équipes de riposte, en train d’utiliser des toilettes, a été tabassé parce qu’on croyait qu’il versait Ebola dans les toilettes.
  3. Les centres de traitement d’Ebola (CTE) sont des abattoirs humains, une fois dedans c’est la mort assurée. Au 18 avril, 1302 personnes étaient soit confirmées comme atteintes d’Ebola, soit présentant des signes de la malade. 843 patients en sont morts. Soit plus des deux-tiers. Cela fait peur aux habitants. Ce qui est curieux ici c’est que dans les centres de traitement, 90% de patients n’ont pas Ebola, ou n’ont pas été dépistés. Ils ont juste certains symptômes. En y arrivant, ils courent donc le risque de contamination sur place ou alors d’aggravation de leurs autres maladies.  Le CTE est devenu une assurance de mort, et peu de gens osent s’y aventurer.
  4. Il y a aussi plusieurs fake news telles que manger de la cendre et du sel ou de l’oignon comme médicament efficace contre la maladie. Il y a plusieurs autres théories complotistes.

Comment alors faire face à ces obstacles ? Je ne suis pas expert, mais je conseillerais que lumière soit faite sur les dépenses des finances, et qu’il y ait un équilibre entre les salaires des prestataires. Que la justice se saisisse des politiciens ayant induit la population en erreur et leur impose de revenir sur leur parole pour inviter la population à s’approprier la lutte. Continuer de communiquer et d’impliquer la communauté locale, imposer des mesures contraignantes s’il le faut. Enfin renforcer la sécurité dans cette région.

 

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