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Le prix du courant de Matebe inaccessible aux habitants du Rutshuru

Inaugurée le 16 décembre 2015 par Joseph Kabila, la centrale hydroélectrique de Matebe avait vocation à résoudre les difficultés d’énergie électrique dans cette partie du Nord-Kivu. Cette centrale a été financée à hauteur de 20 millions de dollars américains par la fondation américaine Howard Buffett. Objectif : protéger le parc des Virunga, qui fait face à une forte pression des populations riveraines en quête du bois et de charbon de bois. Hélas, les ménages déjà desservis en électricité produite par la centrale de Matebe ont aujourd’hui du mal à supporter le coût exagéré de la facture. Beaucoup avaient pourtant investi de grosses sommes d’argent pour s’abonner.

Au départ, la construction de la centrale hydroélectrique de Matebe, dotée d’une capacité de 13 Mégawatts, a suscité beaucoup d’espoir parmi les habitants de Rutshuru. Grâce à ce projet initié par la société Alliance pour les Virunga, plusieurs localités ont pour leur première fois, découvert l’électricité. Depuis, les villageois ont multiplié des unités de production, comme des moulins électriques, des salons de coiffure ou des glaciers, pour accroître leurs revenus. A l’époque, les factures étaient payées forfaitairement, avant l’installation d’un système prépayé Cash-power (électricité prépayée achetée en kilowattheure et qui se coupe automatiquement dès que le volume rechargé est épuisé, Ndlr).

Comme le décrit un de nos billets précédents, cette électricité a fait baisser le besoin en charbon de bois dans le paysage du Virunga. Et malgré d’énormes sacrifices économiques consentis pour se raccorder au courant de Matebe, les habitants de Rutshuru, essentiellement des agriculteurs, affirmaient que ce courant leur facilitait la vie. « En branchant nos maisons au réseau électrique, chaque abonné avait également droit à un réchaud électrique pour la cuisine, et on le lui donnait gratuitement », se rappelle un habitant de Kiwanja. Mais actuellement, ce qui était un soulagement est devenu un cauchemar en raison de la surfacturation.

Un courant pour les riches ? 

Juste une année après l’inauguration de la centrale, la société Virunga SARL qui se charge de la commercialisation du courant de Matebe est venue changer les termes du contrat. Sans aucun compromis préalable, elle a imposé à tous les abonnés l’achat obligatoire d’un compteur à 300$ et l’installation du système Cash-power. Et ici, le kilowattheure coûte environ 400 FC (0,35$), soit trois fois plus cher que chez Mondo-Guston, ancienne centrale hydroélectrique locale où le même kilowattheure valait environ 120 FC (0.12$).

En deux semaines seulement, un abonné dit avoir « gâché ses 25$ » en payant le courant sur son compteur Cash-power. Il affirme qu’il a fait une demande pour se « désabonner » du réseau électrique de Matebe. « Je souhaite payer deux panneaux solaires et deux batteries, cela me suffira pour alimenter ma maison… Le courant de Matebe appartient aux plus riches et non aux paysans comme moi », se plaint Kivuva Jérôme, un père de famille. Et d’ajouter : « Le charbon de bois en provenance du parc des Virunga coûte moins cher pour la cuisine. » Cet homme a décidé de reprendre l’utilisation du bois que revendent les braconniers, ce qui à coup sûr sera préjudiciable au parc. Et Jérôme n’est pas le seul à penser revenir au charbon de bois.

Une radio communautaire locale indique avoir payé pour le courant près des 80$ en seulement neuf jours : « Cela dépasse largement nos moyens et aujourd’hui nous sommes dans l’incapacité de couvrir nos heures de diffusion… Il nous arrive de fermer nos antennes ou d’allumer parfois un groupe électrogène », déplore Moussa Dunia, responsable de la radio, la Vérité.

Parlant de sa déception, un autre client demande à Virunga-SARL de revoir son tarif sur la base d’une étude socio-économique : « Sinon, on pénalise tous les paysans sans revenus alors qu’ils ont beaucoup investi dans ce courant de Matebe. »

De son côté, la Société Virunga-SARL justifie cette surfacturation par le fait qu’elle a peu de temps pour exploiter et récupérer son investissement, conformément au protocole d’accord signé entre lui et l’Etat congolais. Josué Muvunganyi, responsable du département commercial clarifie : « Le souci est qu’en 25 ans seulement, nous devons avoir réuni tout l’argent que nous avons investi dans ce projet. »

De gros investissements perdus ?

Plusieurs villageois déçus ont décidé de se désabonner ou de fermer quasiment leurs unités de production parce que, disent-t-ils, il n’y a plus rien à gagner avec cette facturation, c’est ce qu’affirme ce meunier. « Au départ, je pouvais gagner 8 000 FC par jour et j’en épargnais un petit montant pour avoir de quoi payer ma facture forfaitaire la fin du mois, explique-t-il. Mais aujourd’hui c’est difficile de tenir. »  Papa Bori, comme on l’appelle ici, regrette d’ailleurs l’argent qu’il a dû investir dans cette affaire. Comme lui, Kanyere Semeyi, une veuve qui s’est confiée à nous s’inquiète également : « Aujourd’hui, je vis dans le noir car je ne supporte plus le coût à payer (30$ et plus) le mois et je n’utilise plus mon réchaud électrique. Je regrette beaucoup de m’être abonnée à la centrale de Matebe. » La pauvre veuve avait même vendu une portion de sa parcelle pour raccorder sa maison au courant électrique de Matebe.

Oui, s’abonner au réseau électrique de Matebe est devenu un casse-tête pour beaucoup dans cette partie du Nord-Kivu. Seuls les riches se le permettent facilement. Quant aux pauvres, les centaines de dollars investis dans l’abonnement sont désormais considérés comme une grosse perte.

La société Virunga-SARL, la fondation Virunga et l’Etat congolais devraient harmoniser leurs vues en consultant les populations et en tenant compte de leurs réelles capacités financières. Cela allégerait les conditions de fourniture du courant de Matebe aux populations riveraines du parc des Virunga. Sinon, c’est bien ce patrimoine mondial qu’on sera en train de sacrifier !  

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Les commentaires récents (2)

  1. Asante sana TSONGO joseph pour cet article poignant qui nous ouvre un pan sur.les réalités sociales.auxquelles font face nos communautés..

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