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Tueries et déforestation : le cas oublié du Rutshuru

Alors que tous les yeux sont tournés vers Kinshasa et les massacres de Beni, les médias oublient que le Congo compte d’autres problèmes. Dans le territoire du Rutshuru notamment, les milices font leur loi sans que cela ne face couler d’encre.

Quand on parle de l’actualité congolaise, il y a deux pôles principaux : Kinshasa, ses tractations d’après dialogue, et les tristes nouvelles des massacres de Beni au Nord-Kivu. Pourtant, au fond de cette même province, dans le territoire du Rutshuru où vivent près de 1,6 million de Congolais, deux autres gros problèmes se vivent tous les jours : le manque criant d’autorité de l’État et l’absence d’électricité.

Les conséquences du premier ont mené à des tueries intertribales entre Hutu, Nande et Hunde, peuples qui se partagent ce territoire. S’en est suivi la création de milices d’autoprotection pour chaque tribu. Le deuxième problème pousse, lui, la population à aller chercher des ressources énergétiques directement dans le parc des Virunga créant un conflit foncier (où délimiter le parc ?) et impliquant la déforestation et la surexploitation du parc national. Les tensions dans cette zone ont déjà coûté la vie à plusieurs personnes suite à des accrochages avec les gardes du parc.

On préfère les milices aux FARDC

A Nyamilima village à prédominance Nande, j’ai parlé à un jeune. « Ici tu cours le risque de la lapidation si tu oses mal parler des Maï-maï. Ils sont les seuls à nous protéger contre les Hutu. Les Hutu eux ont la milice Nyatura, et nous ce sont les Maï-maï qui nous protègent. Dès qu’ils entendent qu’il y a des risques d’attaques à la machette, ils descendent au village et viennent nous défendre. Les FARDC n’ont jamais su nous protégerCe sont des pères, des enfants, des frères qui en ont eu marre de voir les leurs tués et qui ont décidé d’aller dans la brousse pour assurer la protection des leurs. Si le gouvernement arrivait à vraiment assurer la sécurité de chaque citoyen de ce village, tous les Maï -maï sortiraient de la brousse ! »

Entre mars et juillet 2016, les conflits entre les deux communautés ont pris une ampleur importante, tellement grande que le gouverneur Julien Paluku a parlé d’instrumentalisation : « Certainement qu’il y a des tireurs de ficelles çà et là, qui risquent d’opposer inutilement les communautés dans le territoire de Rutshuru, dans le groupement Binza; alors que personnellement je sais que les communautés vivent dans cette partie, depuis longtemps, sans se faire la guerre, sans se tirer dessus. Voilà pourquoi je demande à cette population de revoir dans le passé comment elles ont coexisté ensemble et de s’interroger sur ceux qui sont en train de les instrumentaliser aujourd’hui ».

Certes il y a ce problème, mais c’est aussi et peut-être surtout le manque d’autorité de l’État. Aujourd’hui, une accalmie temporaire est observée. Des « paillottes de paix » ont été construites et les communautés s’y rencontrent régulièrement pour régler leurs différents, en collaboration avec le gouvernement provincial, la Monusco et les chefs de communautés. Malgré cela les milices de chaque communauté sont toujours présentes, preuve d’une méfiance continue et d’un manque d’autorité de l’État.

Quand le parc paye le tribut du manque d’électricité 

Ici, les limites des territoires sont connues de tous et contrôlées. Personne ne s’aventure à rentrer dans la zone qui n’est pas la sienne. A certains endroits, ce sont les Nyatura, ailleurs les FARDC, puis les Maï-maï. « Entre la conservation de la nature et la survie de notre tribu, le choix est clair ! On choisit l’humain », m’a dit un père de famille qui faisait du charbon de bois avec les arbres du parc. « A Nyamilima, il n’y a jamais eu d’électricité, or les gens doivent manger chaque jour, ils doivent cuire leur nourriture et sans électricité la seule option reste le bois », poursuit-il.

« On nous sensibilise en disant qu’on doit protéger ce patrimoine à léguer à notre descendance, mais nous quelle descendance on aura si nos enfants meurent de faim?  De ce charbon de bois extrait du parc, je tire quelques sous qui me permettent d’envoyer mes enfants à l’école. L’éducation les empêchera de s’enrôler dans des milices. Pour moi il n’y a pas deux choix, on coupera du bois dans le parc tant qu’il n’y aura pas d’alternative », conclut-il pragmatique.

La solution hors de portée pour le paysan 

L’institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN) avait déjà compris le cercle vicieux causé par le manque d’électricité : manque d’emploi – enrôlement dans des groupes armés- manque de moyens pour ces groupes armés dans la brousse – déforestation pour faire du charbon de bois et avoir un peu d’argent. Alors en 2013 grâce au financement d’un milliardaire américain,  un projet de centrale hydroélectrique à Matebe a été lancé et inauguré deux ans après par le chef de l’État Joseph Kabila. Des discours prononcés à l’inauguration, on pouvait retenir des messages d’espoir : les 13.2 mégawatts allaient aider à lancer de petites industries et à créer de l’emploi. Ceci aurait des impacts positifs sur la vie de la population riveraine du parc des Virunga.

Le problème c’est que les habitants doivent débourser de centaines de dollars pour s’abonner à ce courant électrique sans compter les frais d’installation. Un jardinier dans un hôtel à Kiwanja se plaint : « Pour un foyer moyen les dépenses pour avoir l’électricité de Matebe chez soi se comptent en centaines de dollars,  mais où trouver tout cet argent ? Nous savons tous que le charbon de bois provient du parc et est produit surtout par des FRDLR, mais cela reste notre seule alternative. »

Cette situation devrait interpeller le gouvernement à Kinshasa, car c’est le quotidien des populations du Rutshuru. La restauration de l’autorité de l’État ainsi qu’un accès facilité à l’électricité changerait le destin de ces 1,6 millions de Congolais. Ici est la recette pour briser un cercle vicieux qui est responsable de centaines de morts et de destins brisés.

 

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